Charlotte Magri

Fiction. Réalité. Poésie. Éducation. Transitions.

Bonjour à tous. Nous sommes en septembre 2016. La France est sommée d’avoir peur, l’ombre des terroristes s’est nichée tout l’été jusque dans les recoins de nos vêtements de plage, le sang des niçois finit de sécher sur les caméras des grandes chaînes de télévisions comme sur les téléphones intelligents des survivants-spectateurs. La France est sommée d’avoir peur, avec l’avantage conséquent qu’il est beaucoup plus difficile de réfléchir lucidement quand on est sous l’emprise de cette émotion-là. Tous les jours nos politiques nous expliquent donc ce que nous désirons : Les Français veulent… Les Français en ont marre… Les Français sont… C’est que le scrutin décisif approche, et dans une pagaille de maison close les grands fauves malades du pouvoir bondissent, louvoient, et se liment les canines en souriant. La course à l’échalote des érections pestilentielles que décrivait Coluche est déjà officiellement lancée.

Dans ce contexte, en terme médiatique, le mot « burkini » vous rapporte dix points, le mot « terroriste » dix aussi, le mot « gaulois » reprend du grade, le mot « amalgame » rend votre interlocuteur suspicieux, le mot « migrant » le met mal à l’aise. Commenter les tweets, déclarations, effets de manche et coquetteries diverses de la foule de prétendants au trône vous rapporte gros également. Les verbes « je m’engage à », « je souhaite », « je rêve de », des mots de conviction, de panache, de droiture, de salut de la nation, les accents charismatiques fleurissent dans la bouche de ceux qui se rêvent tout en haut de ce qu’ils se figurent être l’Échelle. Les relayer peut aussi vous faire gagner des points.

 

La Ministre actuelle de l’Education Nationale ironisait au moment de sa deuxième rentrée scolaire : 

« En France, c’est comme si vous aviez 66 millions de ministres de l’Education ».

Expliquant ainsi qu’elle savait prendre de la distance avec les critiques parfois vives de ses choix politiques. Notre ministre a suffisamment de hauteur de vue pour ne pas prendre personnellement le jugement d’incompétents forcément envieux de son poste et de son aura irisée. J’en suis heureuse pour elle.

Mais je me permets une correction : en France, il y a soixante-six millions de citoyens. Et les citoyens ne souhaitent pas tous devenir des femmes et des hommes de pouvoir, loin s’en faut. Les citoyens veulent vivre décemment, essaient de retrouver un sens à la chose politique, et s’inquiètent pour le présent et pour l’avenir de leurs enfants. Ils s’en inquiètent à juste titre. Notre système scolaire fabrique de l’échec scolaire et de l’angoisse, en même temps qu’il renforce les inégalités sociales. Notre institution mine le sens civique et la construction personnelle de nos élèves, et plonge bon nombre de collègues dans un douloureux « malaise enseignant » qui ne sera pas dissout dans quelques deniers jetés en fin de mandat.

Les rapports internationaux, les rapports nationaux, les témoignages d’enseignants se suivent et se ressemblent pour confirmer la faillite alarmante d’une institution centrale à notre société. Et ?

Et rien. On clame qu’on a refondé l’école en modifiant le code de l’éducation, les programmes et les discours. Mais surtout on ne réforme rien en profondeur. On dit qu’il faut respecter les élèves, assurer la réussite de chacun, individualiser, permettre à chaque élève d’avancer à son rythme, coopérer. Et on garde des classes de niveau unique, sans redoublement possible, avec un programme unique et obsessionnel, des filières sélectives et de relégation, la compétition permanente de tous contre chacun. Bien sûr on feint d’ignorer le grave problème d’autorité qui mine notre société entière, et donc l’école. On ne forme surtout pas nos enseignants à gérer leur groupe-classe avec une autorité saine, bienveillante, construite et anticipée. Qu’ils apprennent tout seuls, par essais-erreurs, face à des élèves qui le paient parfois très cher. On ne forme surtout pas nos enseignants à travailler en équipe, alors que seule une réelle cohésion d’équipe sur les règles de vie, sur l’échelle des sanctions constructives, sur le degré d’autonomie qu’on souhaite aider nos élèves à acquérir, permet à une école de travailler sereinement.

Et ainsi, on laisse la porte grande ouverte à un retour en force d’une école autoritaire au sens arbitraire, punitions humiliantes et destruction de tout sens critique, où l’enjeu est clairement positionné en terme d’instruction et non plus d’éducation.

À force de ne pas faire ce que l’on dit et de laisser notre école stagner dans un entre-deux morbide, on créé un immense appel d’air en faveur d’une réforme ouvertement réactionnaire en terme de libertés individuelles.

Mais il est apparemment malvenu d’apporter une critique, même constructive et étayée, en pleine campagne électorale officieuse. C’est en tout cas ce que j’ai retenu. Le jour de la rentrée scolaire, soit le 1er septembre 2016, j’étais à mon grand étonnement invitée au JT de 13h de France 2 pour présenter mon livre (Lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale, éditions Stock). J’essaie dans ce livre d’alerter sur l’état de notre école, non pas pour faire « Hahaha, blablabla, regardez-moi j’ai les dents qui brillent ! » mais parce que pour l’avoir vécu de l’intérieur ces dix dernières années, je vois le naufrage arriver. Je relate quelques éléments de mon parcours d’enseignante puis j’élargis et enrichis mon propos avec de nombreux rapports officiels : Cour des Comptes, PISA, IGEN, CNESCO, etc. Des rapports au contenus captivants mais à la lecture potentiellement rébarbative, dont les conclusions sont rarement exposées au grand public, et qu’il me semblait utile d’éplucher et de relayer en ces temps de confusion des opinions, croyances et connaissances.

 

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Le 30 août, je suis en train de préparer mon baluchon avant de sauter dans le train pour Paris quand le service de presse des éditions Stock m’appelle. La personne qui travaille sur la sortie de mon livre est passionnée et consciencieuse, nous avons pris l’habitude de nous appeler plusieurs fois par jour puisque c’est la période du lancement. Je décroche pour apprendre que le JT de France 2 est annulé. « Mais pourtant c’était confirmé ? » « Oui, on a eu la confirmation hier. » « Mais alors ? C’est pour une autre actu, quelque chose de plus urgent est tombé entre-temps ? » « Non, en fait il y a eu une réunion ce matin à France Télévision et ils sont revenus sur leur confirmation. »

Il y a un argument officiel : je suis déjà invitée à Soir 3 la veille. À 23h. Ça ferait doublon. Le doublon avait pourtant été officiellement validé le 29 août par les deux rédactions. Mais au niveau supérieur, ça n’a pas été jugé pertinent. Donc pour éviter le doublon, maintenons l’apparition à 23h plutôt qu’à la grand messe de midi, un jour de rentrée. Et pour le JT en question, l’invité qui m’a remplacée était l’auteur d’un livre sur la nourriture sans gluten. Ça, au moins, ça ne mange pas de pain.

Comme dirait mon père, mais pour le burkini, il n’y aurait pas eu quelques doublons ?

Mon impression, apparemment largement partagée par les journalistes à qui j’en ai parlé, est que l’ordre est venu d’en haut. Suivez mon regard. En bon français, on peut parler d’un potentiel cas de censure sur une chaîne d’information du service public. On ne devrait d’ailleurs même plus s’en étonner, mais je suis une incorrigible naïve. D’ailleurs je continue à beaucoup utiliser les termes « démocratie » et « citoyens ».

Encore devrions-nous nous estimer heureux que les travaux de Céline Alvarez permettent de mettre en avant un débat nécessaire sur l’école, tout en proposant des pistes concrètes et solides de transformations de nos classes. Son expérimentation à Genevilliers, son livre et ses différentes contributions sont salvatrices et permettent d’engager un questionnement nécessaire sur la posture de l’enseignant et de l’autonomie de l’élève. Personnellement, même si j’ai des réserves sur son discours, le mouvement que Céline Alvarez a initié me met du baume au cœur, et je sais que je suis très loin d’être la seule dans ce cas-là. 

Mais le système scolaire ne se résume pas à une fraction de nos classes maternelles, et l’enjeu profondément politique de l’organisation d’une institution ne peut pas s’évanouir devant des sourires d’enfants, aussi merveilleux soient-ils. Une approche compréhensible de la réalité quotidienne, politique et sociale qui a construit l’école d’aujourd’hui, dans toute sa complexité, me semble nécessaire si nous voulons essayer de sauver notre école, et trouver ensemble un consensus pour que l’Éducation nationale ne devienne pas l’école réservée aux malchanceux qui ne peuvent pas s’offrir mieux.

 

Parler d’école au bord du gouffre n’est pas facile, mais c’est quand même assez nécessaire et somme toute assez plaisant, alors continuons à en parler, autant que possible.

 

Merci de m’avoir consacré quelques minutes de votre temps de cerveau disponible.