Charlotte Magri

Fiction. Réalité. Poésie. Éducation. Transitions.

Introduction aux Petits essais de pensée complexe appliquée.

À la volée
Actu
Petits essais de pensée complexe

Les « Petits essais» sont le fruit de méditations personnelles irriguées par mes expériences, mes lectures et ce qui me parvient de l’écho du monde.

Je les écris autant comme un exercice d’affûtage de ma propre pensée que comme une contribution personnelle à ce qui me semble être une profonde et nécessaire transformation culturelle. Un virage majeur de la perception et de la pensée humaine qui nous dépasse de très loin en tant qu’individu, et dont nous sommes, tous et chacun, à la fois les moteurs et les objets.

Cette réforme collective de l’entendement, nous devons l’expérimenter, en tant qu’espèce si nous voulons survivre, en tant que société si nous voulons continuer à tenter de faire œuvre commune. L’illusion qu’ont pu être par le passé les grandes terreurs millénaristes et autres modes apocalyptiques ne sauraient dissoudre la triste réalité actuelle : notre espèce est menacée d’extinction, et dans le même temps nos différents modèles politiques, culturels, économiques et sociaux, d’explosion. C’est un fait, et pas nécessairement une tragédie, si nous choisissons de préférer la transition à la fuite en avant.

Le vaste monde et tout ce qui le peuple ; les autres humains qui nous entourent de près ou de loin, si nombreux qu’on ne peut plus s’en représenter le nombre ; la masse et les sous-groupes d’individus qui forment ce que nous appelons notre société ; tous ces ensembles imbriqués et inextricablement reliés auxquels nous appartenons, nous les percevons souvent au quotidien à travers le filtre structurant d’un système de pensée binaire, autocentré, mécaniste et excluant, qui relève plus du jugement que d’une perception consciente d’elle-même. Ce mode de perception du monde nous fut certainement un temps nécessaire et rassurant. Il est nourri par une science dont les triomphes salvateurs et indéniables ont su nous faire oublier l’illusoire et dangereuse prétention objective comme les écueils de son postulat mécaniste de la connaissance, toujours friand de quantification, de segmentation et de troncature. Il est aujourd’hui amplifié par des médias – au sens large – qui préfèrent mettre en scène les affects et les egos plutôt que de les assumer, selon une logique mercantile qui en dernier ressort a pour finalité la promotion d’articles, parfois inutiles et le plus souvent nocifs, et la vente de nos informations personnelles.

Aujourd’hui, ce mode de perception binaire, simplificateur, est installé au quotidien dans notre culture ambiante en tant que modèle normal. Comme souvent la récurrence majoritaire d’un type de phénomène a fini par assimiler le fait au droit, la quantité au souhaitable. Ce mode de représentation du monde est donc aujourd’hui érigé en un vague principe éthique non explicité, non consciemment choisi et par conséquent non intérieurement débattu en fonction de nos hiérarchies de valeurs personnelles. Il n’en reste pas moins bien actif.

Il pèse lourdement pour transformer nos initiatives, même motivées à l’origine par la bienveillance, le respect, ou toute autre cause noble en soi, en une forme de lutte contre ce qui est considéré comme extérieur. En cela notre mode d’entendement actuel durcit et stérilise les échanges, il pousse nos relations sur la pente glissante de l’exclusion, du rapport de force, et finalement de la violence : la négation du lien.

Accepter de choisir un mode d’entendement complexe, dynamique, à la focalisation mouvante, permet à bien des conflits, intérieurs comme extérieurs, de pouvoir exister, s’exprimer, et se transformer, et ce avec beaucoup moins de violence et de destruction.

Les propositions existent et elles sont déjà solidement étayées. Je ne reviendrai pas ici dans le détail sur leurs auteurs ni sur leurs différentes propositions ; les références seront évidentes pour ceux qui les connaissent, inutiles pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion ou l’envie de s’y intéresser. Pour qu’il y a ait un intérêt à développer ce point, il faudrait une analyse approfondie et une mise en regard de ces propositions, ce travail de synthèse, de maturation et de prise de recul est toujours en cours dans mon chaudron intérieur. Par respect pour ces géants sur les épaules desquels je me hisse avec une audace hésitante, juvénile malgré mes quarante ans qui approchent tranquillement, je me bornerai ici à citer trois noms. Je remercie, moi petite fourmi émerveillée, Edgard Morin, Baruch Spinoza et Maria Montessori, dont les écrits m’abreuvent et imprègnent très fortement la pensée que j’essaie de construire. Ils m’ont permis d’étayer solidement des intuitions, de découvrir de nouvelles perspectives très fécondes, et de reprendre confiance en l’esprit humain et dans son potentiel de compréhension et d’action sur le monde.

Considérant que leurs propositions sont offertes à chaque personne qui « recherche sincèrement la vérité » (Baruch Spinoza, Avertissement au lecteur du Traité de la réforme de l’entendement) sans nécessité d’une autorisation universitaire, culturelle ou sociale, je tente de mettre en application sur des sujets précis ce que j’ai compris et qui m’inspire chez ces différents penseurs. Je choisis des sujets qui m’apparaissent clivants, sans pour autant être nécessairement brûlants.

Ces textes ne cherchent pas à promouvoir mon opinion. Mon opinion ne présente aucun intérêt ici. Ils sont une tentative de penser juste dans un monde en crise, avec une conscience assumée de ma propre hiérarchie de valeurs, qui peut ne pas être partagée, et bien sûr des limites de mes propres facultés et connaissances, comme de celles que nous partageons tous et qui bornent l’esprit du genre humain.

Ce n’est pas parce que j’ai besoin d’écrire que d’autres ont envie de me lire. À ceux qui le feront, ma gratitude sincère et émerveillée du hasard et de la puissance des résonances entre individus. J’écris ces lignes depuis la cour d’une ancienne chèvrerie provençale, à l’ombre d’un acacia, portée par des cigales très en forme cette année. Vous me lirez dans l’épaisseur vert sombre d’une forêt bavaroise ou dans l’odorante grisaille parisienne, sur le fort de Briançon ou dans une cuisine aux vitres ruisselantes de l’île de Groix, dans le sable de Khartoum ou perdus en Patagonie… Qui sait ?

Merci, donc, et bonne lecture.