Charlotte Magri

Fiction. Réalité. Poésie. Éducation. Transitions.

Du frémissement de la marmite

Projets
Roman

J’écris un roman.

Il y a plusieurs années maintenant que j’ai risqué le premier d’une longue série de pas sur ce chemin ardu et incertain. Je travaillais alors comme assistante pour un artiste contemporain. Il arrivait que les vagues de production de l’atelier exigent plusieurs jours d’affilée de retouches. Sur des grandes toiles – plusieurs mètres carré – armés d’un petit cutter et de notre plus grande minutie, nous traquions et éradiquions chaque bavure. Il fallait gratter pour supprimer l’épaisse deuxième couche de peinture là où le résultat n’était pas suffisamment net. La première épaisseur, le fond, ne devait pas être entamée. Le motif devait ressortir dans toute sa clarté, avec la netteté d’une impression offset. Le geste était répétitif tout en vous demandant une attention sans faille. Les toiles se vendaient plusieurs milliers d’euros, souvent des dizaines de milliers d’euros.

Rester souple mais incisif. Reproduire le geste à l’identique sans perdre en concentration. Dans les premiers temps, une forme pesante d’ennui vous clouait à la toile.

D’une nature parfois impatiente, je commençai par me laisser envahir par une sourde colère, l’amertume poisseuse de l’ennui qui m’enkylosait la bouche et les sens m’insupportait.

Au fil des jours, d’heure en heure, je versais finalement dans une espèce de transe. Se libérait alors une partie de mon cerveau, alors que l’autre était farouchement concentrée sur les retouches.

Une phrase s’est alors imposée à moi. Elle venait danser derrière mes yeux, elle revenait tourner entre mes oreilles. Je n’avais jamais écrit de roman, ni eu l’intention d’en projeter un. Selon une logique qui m’échappe toujours, je me suis dit: « Ça ferait une bonne première phrase de roman. » Les mots ont persisté à raisonner dans ma transe.

À demi pour m’en libérer, à demi par goût du jeu, j’ai ouvert un document vierge de traitement de texte après une journée de travail. Le soir entrait à travers les baies vitrées de l’appartement où nous étions logés, et la propriété luxuriante de notre artiste de patron glissait vers une nuit saturée par la vapeur d’eau de la rivière animée qui la traversait.

J’ai écrit cette phrase. Une deuxième s’est déroulée à travers mes doigts, puis une troisième. Un personnage est apparu. J’ai décidé de le suivre.

Pendant plusieurs heures j’ai continué à écrire. Absorbée dans une histoire que je n’avais pas pris le temps d’inventer, dans un projet que je n’avais pas eu le loisir de choisir ni de structurer, pour écrire un texte que je n’avais jamais anticipé. À l’heure de dormir, mon compagnon a lu les pages qui venaient de forcer la digue de ma prudence. Il m’a dit: « On dirait un livre. » Ça m’a fait rire.

Aujourd’hui j’ai le temps pour écrire. Je m’attelle à tirer le fil de cette histoire, pour la terminer, et en faire un livre.

 

 

 

 

 

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