Charlotte Magri

Textes, mots, images.

Vos semelles de marbre.

Texte publié à l’origine sous le titre Sauvons notre école, pour une intifada de l’imaginaire, sur le site du Lab’Afev.

À la volée
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Éducation
Textes

Par votre fenêtre entrouverte nous jetterons un petit caillou blanc. Si votre fenêtre est fermée, le carreau se brisera et la pierre opale roulera au sol parmi les débris éclatants. Dans votre élégant bureau climatisé de la rue de Grenelle, elle roulera jusqu’à vos chaussures qui coûtent plus ou moins l’équivalent d’un RSA mensuel à taux plein.

Ce petit caillou sera notre pierre des possibles, les scénarios de transformation que nous sommes nombreux à construire pour qu’à la crise ne succède pas le néant. Une pierre, une goutte d’eau : chantier de construction collective ou incendie social à éteindre, deux images pour le même enjeu, le réveil de nos consciences citoyennes malmenées. Malmenées, et souvent démissionnaires.

 

 

Marchons un peu. Quelques détours dans la forêt oubliée de la réalité buissonnante vous fera prendre le frais. Nous reviendrons plus tard au petit caillou.

Pour que la com’ ne soit pas l’arbre qui cache la forêt, répétons quelques vérités qui comptent.

Une vérité particulière. Notre institution scolaire est malade. Résultats médiocres, fonctionnement anxiogène et inégalitaire.

Une vérité générale. L’école d’aujourd’hui modèle la société de demain, de manière significative, certes sur le plan économique mais également sur les plans politiques, culturels et sociaux.

Deuxième vérité générale. Nous devons le respect à nos enfants. Personne ne viendra affirmer le contraire à visage découvert. Pourtant nous savons que beaucoup d’enfants souffrent à l’école, quand ils ne sont pas profondément broyés par l’institution. Encore faut-il être d’accord sur l’emploi du possessif « nos » pour parler d’enfant que l’on n’a pas soi-même mis au monde, surtout si lui et les siens ne portent pas les mêmes sabots que nous.

Que se passe-t-il face à cette triple vérité?

Rien, ou presque. Chacun de vos prédécesseurs a cherché à posé sa marque pour galvaniser sa soif de pouvoir, sans cohérence, avec pour résultat un empilement disparates de sparadraps sur un grand corps infecté. Pourtant la machine persiste à ronronner, même sous pression. Le système fonctionne avec son lot de pertes et de broyages psychologiques. Tous les jours des millions d’enfants et d’adolescents se voient contraints de venir s’ennuyer en risquant l’ankylose des membres inférieurs et du tronc. Encore qu’en matière scolaire, l’ennui ne soit pas la pire option. À l’image de notre société, notre école implose et vomit des classes marquées par l’intolérance, le jugement, la honte, le repli sur soi et sur sa communauté d’élection. La violence, l’indifférence, la haine parfois, sont latentes et se manifestent régulièrement. Le fait religieux est devenu un sujet si sensible et provoquant que la définition de la laïcité rencontre rarement de consensus. La remise en question de l’autorité généralisée depuis plusieurs décennies appelle sa conséquence logique, la soif d’une figure charismatique au pouvoir indiscutable qui viendrait mettre un terme à la tentative de démocratisation de l’école.

Nous confondons autorité et pouvoir, à l’école comme en affaires politiques.

L’autorité est au service du bien-être collectif, elle est nécessaire au respect. C’est un cadre, dont un individu peut se porter garant, à la condition sine qua non de choisir lui aussi d’y soumettre ses actes et propos. Dans la classe, l’enseignant est le garant du respect des règles de vie scolaires, théoriquement dans notre régime politique le Président de la République est le garant de la Constitution. Le pouvoir, à l’opposé, est au service de ceux qui croient en profiter, et qui souvent finissent par s’aliéner dans une lutte égotique, arrachant toujours plus d’ascendant sur leurs semblables, sacrifiant parfois leurs convictions premières. Il détruit le bien commun et dérive vers des décisions et des sanctions arbitraires, corollaires de l’hubris (ou syndrome pathologique du pouvoir), s’il n’est pas strictement encadré.

Mai 68, en cherchant à remettre en question l’ordre établi, a contribué à détruire l’autorité, et ce faisant, a renforcé le pouvoir en le rendant diffus, presqu’invisible. Ce n’était pourtant pas l’existence de règles qui étaient néfastes. C’était la nature des règles qui conditionnaient leur époque, liées à des enjeux de pouvoirs oppressifs réels, qu’une génération voulaient remettre en question, à juste titre. À force de dégueuler le patriarcal et castrateur Sois jeune et tais-toi, nos aînés ont commis l’erreur toute juvénile de jeter le bébé avec l’eau du bain. Enfermant leur pensées dans l’euphorisant paradoxe psychotrope Il est interdit d’interdire, qui de fait en tant que maxime légitime la nécessité des règles communes, donc d’interdits, donc d’autorité.

 

Affiche de Mai 68 / caricature de Reiser

 

Cet amalgame entre pouvoir et autorité mine la démocratie et renforce la soumission servile, l’arbitraire, comme la révolte violente, impulsive, injuste. Les règles sont alors détournées, manipulées, aussi bien en chacun de nous, dans le but de nous arranger avec nos consciences, qu’entre nous, à tous les échelons de la société. C’est que la liberté n’est pas synonyme de faire tout ce que l’on veut, mais plutôt de vouloir tout ce que l’on fait. Et vouloir tout ce que l’on fait suppose de se connaître, d’accepter la frustration, d’avoir intériorisé, débattu et accepté des règles et des valeurs. D’avoir un jour reconnu une autorité extérieure ouvrant dans la durée un espace intérieur de délibération pour choisir ses propres lignes de conduites et ses propres zones de doutes, dans le respect de l’autre.

Face à cette crise de l’autorité, l’amour ne suffit pas. Aimer un enfant qui vous frappe ne l’aide pas à se contenir. Le frapper, le menacer ne sont pas des solutions non plus. Aimer un groupe d’enfant qui harcèle un de ses membres ne change rien à la situation. Accumuler les punitions collectives sévères ne tarira pas le venin sournois du harcèlement, qui existe en chacun de nous comme potentielle soupape émotive sur fond de frustration et de honte répétées.

 

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Capture d’écran d’une video en ligne sur le site www.celinealvarez.org

 

L’Amour n’est pas une solution. L’amour ne se résume pas à une émission d’ocytocine dans le cerveau humain, et tout comme la laïcité de nos jours, se décline en profusion de définitions et interprétations, mêlant valeurs, émotions, sentiments, passions, culpabilité, égocentrisme et mièvrerie. Et aucune explication scientifique ne devrait se permettre d’utiliser le terme « amour » comme une donnée scientifique objective. Laissons l’amour à la poésie, aux doutes du quotidien, à la beauté du partage et à l’intensité merveilleuse d’une vibration partagée, mais gardons-nous de l’ériger en donnée scientifique objectivable. Henri Laborit, grand scientifique du siècle dernier, d’abord chirurgien puis chercheur en biologie des comportements humains, écrit à propos de l’amour dans Éloge de la fuite « Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l’on ne cherche jamais à savoir ce qu’il contient. C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’oeil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l’assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques. »

L’amour est une relation profonde et intime qui ne peut éclore que dans le respect de l’autre. Le respect de l’autre n’est pas inné dans notre espèce, et s’apprend grâce à un cadre juste et bienveillant. L’autorité garantit ce cadre.

Ce n’est pas le pouvoir que nous devons reprendre, mais l’autorité. Au risque qu’elle devienne le fond de commerce d’un pouvoir réactionnaire, totalitaire et liberticide.

Ce que nous devons chérir et cultiver des héritages de Mai 68 et d’Henri Laborit réunis, c’est l’importance de l’imagination. Cessons de ne vouloir rêver et croire qu’aux mythes faciles qu’on nous propose, ceux qui peuvent s’acheter, s’adopter sans réserve, qui sont prêt à consommer, qui excluent le doute. Cette expropriation de notre imaginaire nous tuera peut-être un jour. Imaginons nous-même nos possibles. Parce que la transformation profonde que doit traverser notre école comme l’ensemble de nos sociétés ne sera possible que si nous parvenons à rêver d’autres scénarii, plus porteurs, plus justes, pour une éducation émancipatrice, égalitaire et exigeante, pour une économie au service de la vie quotidienne de chacun, pour une démocratie qui responsabilise plutôt que de flatter.

 

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Le petit caillou sera donc là pour vous rappeler que nous vous laissons le pouvoir de manière irrémédiablement temporaire, juste le temps de bâtir en rêve, puis en acte, les mondes de demain.

Nous vous prions avec autorité de bien vouloir éviter, au cours de votre pathologique ascension politique, d’écraser vos semelles de marbre sur la nuque délicate de nos enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

Texte publié à l’origine sous le titre Sauvons notre école, pour une intifada de l’imaginaire, sur le site du Lab’Afev.